4. Dans la ouate
nouveau blog http://alkotes.blog.fr/Les premières nuits de sevrage sont plutôt bizarres. Nous en discutons ensemble et nous avons tous à peu près les mêmes expériences. Le sommeil se fait rare, quand il vient il est accompagné de rêves étranges, voir de visions. Ainsi, un matin, Geoffrey nous raconte :
- cette nuit, j’ai vu ma copine passer devant ma fenêtre, je l’ai pas rêver, je l’ai vue comme je vous vois.
- Elle tenait en laisse un éléphant rose ?
- Non, juste un petit cochon avec une queue en tire bouchon.
- Une queue de cochon en tire bouchon, ça peut te permettre de déboucher de sacrées bouteilles !
- Des magnums, des jéroboams… des je-ne-sais-plus-quoi.
- Et puis on s’en fout des noms des bouteilles de cinq, dix ou quinze litres maintenant on boit plus.
- Certes, mais c’est un truc à savoir si on veut jouer au jeu des mille €uros ou à questions pour un champion.
Pour m’occuper pendant ces nuits sans sommeil ; je ne sens plus l’envie d'enchaîner les « notre père » et les « je vous salue Marie » ; pas non plus intéressé par les films diffusés sur Paris Première à « minuit et des brouettes » dixit Dominique qui en est très friand.
Je cherche comment je pourrais mettre de la distance entre l’alcool et moi. Forger des outils qui me permettraient, par exemple, d’aller dans un supermarché, de traverser le rayon boissons alcoolisées avec le même état d’esprit que celui que j’ai quand je suis dans le rayon lessives et adoucisseurs.
Je visualise la carte des vins. Au début, tous les vignobles de France sont joliment éclairés : dans les tons verts agrémenté de rouge, de jaune… je commence par me balader dans le vignoble vendéen : Pissotte, Mareuil, Brem. Je revois les vignes, les bouteilles, je me remémore à quelles occasions j’en ai débouchées, avec qui… puis je quitte la Vendée et j’éteins la lumière de ce département sur ma carte.
J’attaque le Val de Loire, Grolleau, Muscadet, Saumur, Champigny, Bourgueil, Saint Nicolas, Pouilly Fumé... au fur et à mesure la carte s’éteint.
Un saut en Alsace, vite fait. à par le gewürztraminer, je connais pas très bien. J’éteins l’Alsace.
La Bourgogne… Gros boulot !
Et on continue, descente du Rhône, rosé de Provence, midi toulousain. Une petite halte à La Tour de France pour aller dire adieu à tous les vins des vignobles des Pyrénées Orientales qu’on a eu tant de plaisir à déguster. Je termine par Caramany.
La carte commence à être bien obscurcie.
Alors je remonte je n’oublie pas de passer par Fronton ni de faire un crocher par Mombazillac (vieux souvenir des gâteaux de Savoie servis avec ce vin sirupeux, limite!), pour attaquer Cahors et Bordeaux, là encore il y a du travail.
Les côtes de Bourg sont terminées, il ne me reste plus que Blaye quand je me rends compte que j’ai oublié Jurançon.
J’y vais.
ça y’est la carte est noire.
Je m’endors enfin. Dans la ouate!
Au réveil j’ai une gueule de bois pas possible. J’en parle aux copains
- je me sens aussi mal que quand je prenais de l’Aotal.
- Ah, bon, l’Aotal te donnais la gueule de bois ?
- Oui, quelque chose de bien ;
- Alors qu’est-ce que t’as fait ?
- J’ai arrêté l’Aotal. ça a toute suite été beaucoup mieux.
- T’aurais aussi pu arrêter l’alcool…
- J’y ai vaguement pensé.
Tarzan, qui n’avais pas jusque là pris part à la conversation déclare sentencieux :
- Tu fais une cuite sèche, Kojak, ça arrive.
Après quinze jours de coma, Pierre émerge. Je suis autorisé à aller lui rendre visite. J’ai cassé ma tirelire pour lui offrir un cadeau, une première. J’ai choisi « Tintin au pays de l’or noir ».
J’ai été prévenu, tout de même il n’est pas très beau à voir : couvert de pansement, on voit ses yeux et à peine sa bouche. Il a une sonde gastrique, une perfusion dans le bras gauche et il est relié à un électrocardiogramme ; je constate que son cœur bat.
Il n’a pas de pyjama mais une blouse de salle d’opération, quand nous entrons dans la chambre, son drap est entortillé, on lui voit la moitié du corps dénudé, y compris son sexe. Cela me surprend. Pierre est très pudique, et bien que nous ayons partagés longtemps le même lit, et actuellement la même chambre, je n’avais jamais vu ses organes sexuels.
Ma mère réajuste son drap et le prend dans ses bras (pas facile avec tous les branchements) ;
mon petit, mon tout petit.
Elle, pleure, le caresse…
Lui, il est dans les champs de coton. Il baragouine des trucs qu’on ne comprend pas, évidemment avec la mâchoire cassée…
Cette scène me dérange, elle ne cadre pas avec la réserve, voir la froideur familiale habituelle. Je me sens mal à l’aise, je trouve le climat de l’hôpital très déplaisant, même si Pierre est mieux loti que mon père trois ans plus tôt. Il a une chambre individuelle dans un service rénové.
Ce qui me ferait vraiment plaisir c’est de partir, vite.
- Viens embrasser ton frère.
Manquait plus que ça ! L’embrasser, lui ! Depuis treize ans qu’on se fréquente ; ça ne c’est jamais fait.
Contre mauvaise fortune bon cœur, je m’exécute. Je pose mes lèvres sur les deux centimètres de joue droite qui sont hors pansement.
- tiens je t’ai apporté un cadeau.
- Mmmm….ci
Il y a dans son regard embrumé un mélange complexe de sentiments. J’y vois de l’humiliation, du ressentiment. Je sens qu’il est clairement mécontent de se trouver en situation d’infériorité vis-à-vis de moi.
D‘ailleurs il referme bien vite les yeux pour retourner dans sa ouate.

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