le vin de mon père
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- T'as connu P'tit Louis ?
- Ouais.
- Tu sais qu'il est mort ?
- Et oui, une embolie cérébrale... il était pourtant pas vieux
- non, mais il éclusait sec.
Gildas et Dominique sont les régionaux de l'étape. Ils habitent près de l'hôpital. Je suis content d'avoir mis de la distance, de ne pas être près de chez moi pour suivre cette cure. Rencontrer une connaissance ici, cela me mettrait mal à l'aise. à notre intention, Gildas précise :
- Il bossait au MIN, il avait un Open Movano CRW... son régime c'était : matin, Calva ; midi : Ricard, soir : Whisky ! un matin il a bu un whisky, ça lui a été fatal!
- Y'avait un monde à son enterrement!
- Ouais, il avait plein de potes...
- plein de gerbes.
- Pernot-Ricard et Jack Daniel's ils auraient pu lui en offrir une, vu ce qu'il éclusait...
- oui, ils auraient pu mettre : « à notre ami qui nous a quitté trop tôt » ou « reconnaissance éternelle » il a bien participé à la prospérité de ces entreprises.
- Il s'est fait incinéré ?
- Oui, je pense que sa famille a eu une ristourne : l'alcool ça brûle bien!
Steph intervient :
- J'aime pas les incinérations. Penser à ton pote qui est en train de se transformer en barbecue... en plus on te met une musique à la con...
- D'un autre côté ça t'évite l'idée pénible de l'idée du corps qui se décompose tout doucement dans un cercueil.
J'ai envie de partager une expérience :
- Quand mon chien est mort, je l'ai mis dans un vieux drap de coton. J'ai creusé un trou, je me suis arrêté quand je suis arrivé à la pierre. Il y avait un galet. Je l'ai posé, la tête sur ce galet et je l'ai installé sur le côté
- tu l'aurais tourné vers la Mecque, t'aurais fait comme les musulmans!
- Je sais pas, après je l'ai recouvert d'une couche de compost. J'avais envie de pisser. C'était une façon de lui rendre hommage. Et puis l'urine ça contient de l'urée, c'est un activateur de compost. Le musulmans ne font pas ça, je pense. Ensuite je l'ai recouvert de terre. Un de ces jours je planterai un arbre fruitier, un cerisier sûrement. Quand je pense au chien j'imagine la décomposition qui se passe naturellement, les petites bestioles qui circulent librement, les liquides qui se répandent sans contrainte dans la terre. C'est naturel. En fait j'aimerais bien qu'on m'enterre comme ça,
Sentencieusement Dominique déclame :
" Car telle est la destinée des enfants des hommes, telle est la destinée des animaux ; leur sort est exactement le même. La mort des uns est comme la mort des autres. Un même souffle les anime tous et l'homme n'a aucune supériorité sur l'animal ; car tout est vanité.
Ecclésiaste, 3:19."
- ouawoo, moi qui te prenais pour le dernier des cons !
- Merci Steph...
Attention la tension monte, je sens Steph tout près à déverser sa hargne, Dominique blanc comme un linge est sur la défensive, il cherche une remarque cinglante. Gildas, le sourire en coin s'apprête à assister au spectacle. J'interviens :
- d'où tu tiens ce truc, je me rappelle avoir lu ce texte en préface de « last exit to Brooklin »
- connais pas... j'ai fais un intérim chez un fabriquant de pierres tombales, pendant deux mois j'ai gravé des conneries sur du marbre. Chiant. On faisait aussi pour les animaux des petites vieilles. Je me rappelle de ce truc que j'écrivais pour des cleps. Je sais pas pourquoi ça m'est resté dans la tête.
Calmé, Steph accepte d'enterrer la hache de guerre.
- C'était quoi ton chien ?
- Un bigle, une brave bête. Je pense que je vais planter un cerisier sur sa tombe.
- Moi je te conseille plutôt un cep de vigne!
Mon père n'aimait pas son travail. Il cultivait sa ferme à contre-coeur. à la fin de la guerre il a travaillé à Bordeaux, il avait un cheval et une carriole. Il participait au déblaiement des gravats des bombardements. Le soir il livrait du charbon. Il gagnait bien sa vie sans trop se fatiguer. Avec ma mère et leurs trois enfants ils habitaient un petit logement à Pessac, la ou je travaille désormais. Cette maisonnette n'était pas confortable, argument que ma mère a mis en avance pour obéir à ses parents qui insistaient pour qu'ils reviennent exploiter une petite ferme en Vendée.
Ma famille a déménagé plusieurs fois, fermier, métayer... trimant dur pour ne pas gagner grand chose.
Mon père aimait ses chevaux et son vin.
Les chevaux, je ne les ai pas connus, mais j'ai souvent entendu parler de Farouk, animal capricieux et fort apprécié de mes frères. La vigne et sa cave, c'est là que mon père était heureux.
Il cultivait plusieurs cépages, il était très fier de son Oberlin. Un vin rouge, tannique, costaud.
Je l'accompagnais volontiers pour les travaux d'entretien. Quand il taillait, je ramassais les serments pour faire des fagots, il m'expliquait comment il fallait procéder, je trouvais ça magique : en janvier tu laisses un tout petit bout de branche tout riquiqui avec deux yeux et en septembre tu ramasse un baquet de raisins!
à la cave je l'assistais avec plaisir quand il fallait soutirer, soufrer les barriques, composer des assemblages. J'aimais ces manipulations, mes premières expériences de chimie.
Il parlait peu en faisant ses transferts, j'aurais eu mille questions à lui poser mais je préférais me taire. Il n'était pas à l'aise avec la communication verbale, il avait une élocution laborieuse, il cherchait ses mots, cela l'agaçait alors il se mettait facilement en colère.
Ses colères me faisaient peur, il n'a jamais eu le moindre geste de violence vis-à-vis de moi. Mais, quand je l'entendais invectiver le bon dieu, j'allais me planquer, loin.
La colère me met mal. Je perds mes moyen face à une personne en colère, ma propre colère, je ne sais pas l'exprimer, je la rentre et je l'enfouis bien profond.
Adulte, quand nous allions rendre visite à mes parents avec ma famille, je descendais prendre un verre avec lui à la cave, nos échangions des banalités.
Il est mort en 1995 il avait quatre vingts ans. Usé par une vie de travail... une vie laborieuse. Je suis allé le veiller. La première nuit nous l'avons passé avec ma mère tous les deux dans la maison près de son corps. J'ai été très triste, mais je n'ai pas su pleuré.
D'ailleurs je ne souviens plus quand j'ai pleuré pour la dernière fois .
ça m'est sans doute arrivé quand j'étais enfant, mais quand , pourquoi ?
La douleur, la tristesse, cela me fait mal ; mais j'enfouis mes souffrances, mes sentiments tout au fond de moi. Je les imprime au lieu de les exprimer. Erreur sans doute, mais que puis-je y faire ?

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