Au bord de la Garonne
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Vendredi 17h00, je gare mon scooter sur une berge au bord de la Garonne. Je m'assieds sur un bloc de béton. Je sors une Camel sans filtre. Je cherche mon briquet au fond de mes poches.
Forcément, il va être dans la dernière ! Je trouve un objet plat et oblong, je le sors : ma clé USB. Elle contient un paquet de dossiers et des fichiers éparses, un de ces jours il faudra que j'y fasse du ménage.
Il y a un dossier avec mes écrits de la cure que j'ai déjà pas mal remaniés et quelques autres textes.
J'écris n'importe où, à n'importe quel moment... et peut-être bien n'importe quoi !
Je ne suis pas un écrivain, d'ailleurs j'ai généralement peu de sympathie pour les écrivains français contemporains, mais c'est peut-être parce que je les connais mal.
J'aime écrire.
Sur mon ordi dans l'appart ou avec le le portable que j'ai acheté il y a quatre ans. J'écris au petit matin, à midi pendant la pose déjeuner que je passe seul dans mon bureau fermé à clé, ou le soir quand la famille dort... et j'enregistre les fichiers sur ma clé USB.
J'écris comme on construit une route.
Je sais d'où je pars, je pense avoir une idée pas trop vague de l'endroit où je compte arriver. Alors je commence par édifier les ouvrages d'art, puis je déblaye et j'aplanis enfin je peaufine.
Je coupe beaucoup, je colle de-ci de-là...
Il y a des périodes de silence. La clé USB reste au fond de ma poche. Puis au hasard des rencontres, au hasard des évènements qui jalonne la vie je m'y remets.
Il y a un côté assez magique dans la production de ces écrits : quand je m'installe face au clavier j'ai une certaine idée de ce qui va être produit mais souvent le texte prend des directions qui n'étaient pas initialement prévues. J'ai le sentiment qu'en écrivant, je défriche et je creuse et qu'ainsi je mets à jour des pans de ma vie qui étaient profondément enfouis.
Exploration thérapeutique et salutaire je pense.
Ça fait un peu plus d'un an que j'ai posé le verre. Un an à parcourir un chemin tortueux, quelquefois difficile, mais souvent plein de bonnes surprises. Il y a quatre ans, j'étais en passe de me confronter à une dure épreuve : la dépendance alcoolique.
Je ne savais pas ce que c'était ni ce que cela représentait.
À cette époque, un alcoolique, pour moi, ce n'était qu'un pauvre type, (ou une pauvre femme, pire encore!) qui ne sait pas gérer, qui n'a pas de volonté. Il est irrémédiablement condamné à errer de bars à pochetrons en bars à pochetrons, à picoler n'importe quoi n'importe où, à perdre tous les repères sociaux, à finir en prison, à l'hôpital psy, et au cimetière, tout en ayant bien fait chier son entourage auparavant.
Je pensais connaître le problème en connaissance de cause, j'avais vu mon frère Pierre faire naufrage dans l'alcool. Il s'est suicidé. Mais qu'avais-je compris de son parcours ?
Il m'était arrivé de côtoyer « l'alcoolique abstinent ». Triste sire ! Mon voisin boulanger en est un, il a un auto-collant de la Croix d'Or sur la vitre arrière de sa fourgonnette. Quand il ne boit pas il a une mine de déterré, souvent sa fourgonnette reste longtemps garée devant chez « Le Lorrain » un repère de vieux alcoolos qui pue le vinaigre et le mégot de Gauloise qui se néglige. De toute façon son pain est dégueulasse.
Pour moi ce n'était pas pareil, j'estimais être capable de gérer!!!
« Buveur épicurien », j'aimais la bonne cuisine accompagnée d'un bon vin, les alcools forts de qualité, je ne crachais pas sur une bonne bière : j'aimais varier les plaisirs.
Étais-je rigoureusement honnête ? Sans doute pas, mais à ce moment je ne le savais pas.
Pour le comprendre, il fallait passer l'épreuve.
Je suis admiratif de ces gens qui savent sans l'avoir expérimenté que l'alcoolisme est une maladie au même titre qu'un cancer, une dépression nerveuse ou une simple grippe et qui sont capable de comprendre cette maladie sans y mettre de l'affect et sans émettre de jugement sur les malades qui en sont atteints.
J'ai lu ces mots très justes sur un blog :
«On disait ivrogne, soûlarde, poivrote, pocharde… On dit alcoolique. Clinique. Un mot que l'on voudrait neutre, qui n'a pas de genre, féminin masculin confondus. Il reste empreint de mépris, de condescendance, de gêne, de malaise. On dit abstinente. Ce mot me fait penser à repentante, à pénitente. Alors je préfère être sobre, simplement. Guérit-on de l'alcoolisme ? Je ne me pose pas la question. Je ne bois pas, je vais bien, point.»
Être sobre... je ne le suis pas encore. Je ne bois plus mais je n'ai pas encore acquis la sobriété. J'ai encore du ménage à faire.
Pas moyen de trouver mon briquet. Je prends une boite d'allumettes dans le top cas du scooter. J'allume ma clope. Je range le paquet dans ma poche, d'où il va bientôt disparaitre. C'est embêtant cette histoire de rupture du continuum spacio-temporel. Les objets qui m'entourent ont la fâcheuse tendance à glisser dans la quatrième dimension.
Sûrement pas une séquelle de l'alcool, des antidépresseurs et des anxiolytiques. Ce serait trop primaire comme explication.
De toute façon ces paquets de clopes m'agacent :
« Fumer tue »
Bah. Je savoure sans vergogne le goût de la fumée qui passe dans ma gorge. je suppose que dans pas longtemps je recommencerai à faire des activités physiques. Je vais ressortir mes chaussures de randonnée, dépoussiérer et cirer mes rollers et réparer la roue arrière de mon vélo qui sert de supports aux toiles d'araignées depuis pas mal de temps dans la cave de l'appart.
Presque deux ans que je suis sorti de cure...
Depuis je passe chaque jour par ici pour aller au travail. J'aime m'arrêter et regarder la chorégraphie des grues qui s'activent au dessus du chantier du futur héliport du CHU.
Ça se termine, quelques plaques de bardage noir à fixer et le chantier sera fini.
J'aime contempler le fleuve.
L'enfance, l'adolescence qui passent... je suis entré dans le monde des adultes. Sans doute un peu du genre hyperactif, pas vraiment capable de rester en place, toujours en mouvement. En fait j'ai passé ma vie à me lancer des défis. Une fuite en avant...

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